 | Vendredi 30 avril, 14 h 30. Ecluse de
Thionville. Le calme... avant la tempête ?
Le «Milwaukee» de Silvio Ferré est
amarré en amont de l'ouvrage depuis deux jours. Seuls les bateaux de
plaisance peuvent encore passer. Les autres, les bateaux de commerce,
pour la plupart néerlandais, s'accumulent de part et d'autre de
l'écluse et prennent leur mal en patience.
«Je n'ai jamais été pour les grèves
et les blocages. Mais lors de la dernière réunion de La Glissoire,
il fallait un volontaire pour bloquer la Moselle, au même titre que
le réseau du Nord. Il n'y a plus beaucoup de bateliers français sur
ce bassin, aussi je me suis proposé. La situation est trop grave»,
explique S. Ferré.
Comme bien d'autres bateliers, Silvio
n'est pas féru d'action syndicale. La Glissoire, il l'a rejoint il y
a 3 mois, lorsque le mouvement de grogne a commencé sur les canaux
français. Il a acheté son bateau actuel, le «Milwaukee», il y a
deux ans, avec 30% d'apport personnel. «Avec les conditions
d'exploitation que l'on a aujourd'hui, ce ne serait plus possible.
Les taux de fret sont devenus trop bas pour permettre de financer son
bateau». Batelier du Nord, Silvio a rejoint les bassins du Rhin et
de la Moselle il y a 6 mois, dans l'espoir d'y trouver davantage de
voyages. A plusieurs reprises cependant, il a refusé de charger,
lorsque les frets pour la Moselle sont descendus à 3,50 €/t.
A Thionville, plusieurs de ses
confrères se relaient pour le soutenir. Venus du Nord pour la
plupart, ils ont laissé leur propre bateau sur place. Il y a même
un Belge dont le bateau est bloqué à Apach. Entre organisation de
l'hébergement, du ravitaillement, des échanges d'information, c'est
presque une logistique d'état de siège qui se met en place.
Solidaires ? Oui, mais...
En face, il est difficile, parmi la
dizaine de bateau en «repos forcé», de trouver un interlocuteur
prêt à s'exprimer. Frans Verlaan, le patron néerlandais du
«Gottardo», est d'accord pour estimer que la situation actuelle
«n'est pas normale. Avec les frets qu'ils pratiquent, les affréteurs
sont en train de déshabiller tout le monde». A 58 ans, avec son
bateau de 25 ans acheté en 2003, Frans s'en sort tout juste
maintenant que les frets sont remontés à 5 €/t, «à condition
qu'il n'y ait pas de casse», précise cependant son épouse belge.
Pour autant, sa solidarité avec le
mouvement orchestré par La Glissoire a ses limites. «Les bateliers
qui se sont mis dans une situation difficile en achetant des bateaux
toujours plus gros, impossibles à financer avec les taux de fret
actuels, n'ont à s'en prendre qu'à eux même. L'âge d'or que l'on
a connu en 2008 ne pouvait pas durer. Les jeunes bateliers qui ont
acheté de nouveaux bateaux sans quasiment d'apport personnel n'ont
pas grand chose à perdre en cas d'échec. Nous, c'est toute une vie
de labeur qui s'écroulerait».
Des bateliers décidés
Sur le barrage, les visites se
succèdent comme celle, amicale, d'un éclusier de Richemont, venu
prendre des nouvelles du mouvement et soutenir ses «cousins»
bateliers, ou celle, étonnamment prévenante, de policiers en civil.
Apparemment, instruction leur a été donnée d'établir des
relations de confiance avec les bateliers, en s'intéressant à leur
mouvement et en faisant mine de les protéger d'éventuels
contestataires qui deviendraient agressifs. D'autres incursions, il
est vrai, sont moins bienveillantes. Mercredi, peu après la mise en
place du barrage, un convoi poussé néerlandais opéré par des Roumains aurait ainsi tenté un baroud d'honneur devant l'écluse. Le
lendemain, les bateliers ont aussi reçu la visite d'individus les
menaçant de porter l'affaire au tribunal, au cas où le barrage ne
serait pas levé.
«Le secteur est globalement solidaire
du mouvement. Les bateliers belges ou néerlandais qui sont bloqués
viennent nous voir pour s'informer à propos de nos revendications»,
indique S. Ferré. «Nous sommes déçus de la réunion intervenue
hier avec le ministère. L'élaboration d'un guide de bonnes
pratiques va dans le bon sens, mais nous exigeons plus que des
promesses, quelque chose d'écrit», conclut-il. «Nous ne demandons
pas de frets plancher, mais la mise en place d'un outil permettant
d'évaluer le travail à perte», insiste Frédéric Lepercq, un
autre batelier présent, qui poursuit : «Nous irons jusqu'au
bout, nous n'avons plus rien à perdre».
N. S.
Ndlr : A l'heure où nous mettons en
ligne, nous apprenons que vendredi en fin d'après-midi, Silvio Ferré
a reçu la visite d'un huissier lui signifiant une ordonnance
d'expulsion délivrée par le tribunal de Thionville. Lundi 3 mai à
15 h 00, le barrage était cependant toujours en place. |