NPI – Navigation, Ports et Intermodalité

Le mensuel du transport fluvial et de l’actualité portuaire en Europe

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Le métier de navigant scruté à la loupe

De nouvelles tâches à accomplir, une course à la compétitivité qui pousse à utiliser des bateaux et des infrastructures au maximum de leurs capacités, des escales plus courtes, une diffusion large et instantanée des informations, un mode d’exploitation familial en perte de vitesse… Le métier de navigant a beaucoup changé en trente ans, mais pas son cadre réglementaire. Conscients de ce hiatus, véritable frein au recrutement du secteur, les partenaires sociaux (*) ont lancé une grande étude au niveau européen, « Pour une gestion durable des équipages ».

Le niveau de stress des navigants a considérablement augmenté avec le développement des nouvelles technologies et les nouvelles exigences auxquelles doivent faire face les bateliers. Une évolution qui pourrait avoir des conséquences en termes de management des équipages.

Le niveau de stress des navigants a considérablement augmenté avec le développement des nouvelles technologies et les nouvelles exigences auxquelles doivent faire face les bateliers. Une évolution qui pourrait avoir des conséquences en termes de management des équipages. (Photo Camille Moirenc)

La question de la composition des équipages est au programme du comité de dialogue social européen de la profession depuis de nombreuses années déjà. La situation actuelle est compliquée, entre un régime rhénan qui n’a pas été révisé depuis 30 ans, les Etats riverains du Danube qui se sont inspirés du régime rhénan et d’autres grands marchés régis par une réglementation nationale, comme c’est le cas pour la France par exemple. En 30 ans pourtant, les technologies ont beaucoup évolué, les demandes du marché aussi. S’y ajoute la volonté de la Commission européenne de développer l’utilisation du transport fluvial, en investissant des sommes importantes dans l’interconnexion du réseau.

La voie d’eau est également face à un autre défi, celui du renouvellement de ses effectifs. La profession peine aujourd’hui à recruter et doit pour cela devenir plus attractive. Cela passe, selon l’ETF, par un système réglementaire homogène au niveau européen, comprenant quatre modules : la directive « temps de travail », celle sur les qualifications professionnelles, la mise en place d’un livret de bord électronique, pour permettre un contrôle digital des navigants, et enfin le lancement d’une réflexion poussée sur la composition des équipages. « Ce sont les quatre pièces du puzzle devant attirer à nouveau les jeunes dans la profession », estime ainsi Myriam Chaffart, représentante de l’ETF pour la navigation intérieure et la logistique.

Les charges de travail ont évolué

En matière de composition des équipages, pour éviter les discussions d’apothicaires quant au nombre de personnes devant être présentes sur les différents types de bateaux, les représentants des salariés, des armements et des artisans sont tombés d’accord pour axer leurs réflexions sur la charge de travail des navigants. Or celle-ci s’est beaucoup modifiée et devrait encore évoluer à l’avenir. D’où l’idée d’identifier tous les éléments qui ont un impact sur la vie et le travail des membres de l’équipage : développements techniques (radar, AIS, outils électroniques, services d’informations fluviales, automatisation, équipements de ballastage, évolution de la flotte), nouvelles marchandises et nouvelles exigences (conteneur, GNL, nouveaux carburants, procédures de chargement / déchargement spécifiques, travail seul à bord, durées escales plus courtes, nouvelles tâches administratives, développement de l’activité passagers), contraintes en matière d’infrastructures (niveaux d’eau aléatoires, nouveaux trajets de navigation, goulets d’étranglement), etc.

« Du fait des conditions de navigation, des exigences en termes de sécurité et d’information, de la réduction de la durée des escales, le niveau de stress des navigants est beaucoup plus important qu’avant », estime M. Chaffart. « Les repos à bord sont également très irréguliers. Ce sont des effets qui ne sont pas mesurables avec des outils traditionnels. L’étude devra justement déterminer quel est leur impact sur le travail et la vie à bord ».

Un modèle sociologique nouveau

Après appel d’offres, l’enquête a été confiée à un consortium de trois partenaires, chargé d’identifier les évolutions techniques du secteur, les aspects humains et le rapport de la profession avec les performances économiques. L’étude devra notamment prendre en compte certains aspects sociologiques. Le modèle économique néerlandais, par exemple, a beaucoup évolué. Traditionnellement, mari et femme exploitaient ensemble leur bateau. Mais dans les nouvelles générations de mariniers, l’épouse n’a plus forcément envie d’exercer le même métier que son conjoint et ces nouvelles aspirations ont des conséquences sur la profession. De même, la fameuse « génération du millénaire » n’a pas la même attitude face au travail et face à l’itinérance imposée par le métier que son aînée.

« Aujourd’hui, seuls 10 % des diplômés des écoles fluviales restent dans la profession et deviennent capitaine », note M. Chaffart. « Cela montre bien le problème d’attractivité auquel la filière doit faire face. En effet, comment attirer des jeunes si ceux-ci doivent attendre quatre ans après la fin de leurs études pour pouvoir naviguer ! ». Beaucoup peut être fait pour améliorer les conditions de vie et de travail à bord. L’étude doit justement identifier ces éléments et les qualifier.

Pour prendre en compte toutes les particularités de la filière, une cinquantaine de visites de bateaux est prévue. Un groupe de travail spécifique a par ailleurs été créé par les partenaires sociaux, réunissant les membres du consortium ainsi que les différents acteurs du secteur, pour vérifier que tous les aspects de l’évolution du métier de navigant soient pris en considération. L’enquête elle-même se poursuivra au sein de deux autres groupes de travail et donnera lieu à deux conférences, à mi-parcours ainsi que pour la restitution des résultats, prévue mi-2018.

Un même système réglementaire pour tous ?

Pour l’ETF, il est aujourd’hui nécessaire de réglementer les différents aspects de l’évolution du métier de batelier. « Dans un secteur qui emploie beaucoup d’indépendants, les mêmes règles doivent s’appliquer à tous. Il est nécessaire de garantir que le futur outil réglementaire sur la composition des équipages soit équilibré, entre exigences sociales, économiques et impact des nouvelles technologies ».

L’idée est de créer un système homogène, mais modulaire pour l’ensemble de la navigation intérieure européenne, de la composition des équipages pouvant varier en fonction de la marchandise transportée, du voyage effectué ou encore des conditions de navigation. Le tout guidé par une priorité : celle de la sécurité de la navigation. Une interruption du trafic, telle que celle générée par l’accident du « Waldhof », dont les conséquences pour la navigation européenne ont été désastreuses, ne doit plus arriver.

N. S. 

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(*)    Représentés par la Fédération européenne des travailleurs des transports (ETF) pour les salariés, l’Union européenne de la navigation fluviale / UENF pour les armements et l’Organisation européenne des bateliers / OEB pour les artisans bateliers.

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